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Drasha lekh-lekha 5781, J. Szenberg

Parasha Lekh lekha, le vendredi 30 octobre 2020 (soir)

פרשת לך לך - י״ג במרחשוון תשפ"א, ערב שבת

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Il y avait du monde, dimanche 19 octobre 2020, Place de la République. Sous les mines graves et masquées, quelques sourires timides témoignaient que l’on était content d’être là, ensemble, à opposer un ferme refus aux actes barbares et aux idéologies perverses des semeurs de malheur et de mort qui haïssent tant la vie, la liberté et la joie qu’ils tuent pour empêcher qu’on les transmette aux plus jeunes et qu’on en jouisse dès ici-bas. Il y avait du monde, donc, Place de la République où nous faisions du sur place sur la Place. Nous aurions pu marcher mais ne le faisions pas. Je me demandais si cela n’était pas révélateur d’une désorientation : sidéré par l’événement nous ne savions peut-être plus où aller, vers quoi ou qui nous tourner. Tout s’était arrêté. Ce déboussolement me sembla s’approfondir lorsque l’on entendit la Marseillaise. Elle était chantée dans un murmure, d’une voix retenue. Là où je me trouvais, on aurait dit que personne n’osait chanter – et moi pas plus que les autres. Ce n’est qu’au moment où les paroles « aux armes, citoyens » arrivèrent que les voix se firent plus assurées pour entonner l’hymne. Cette désorientation, ce sur-place et ce manque d’assurance tenaient évidemment à l’effroi qui nous avait saisie à la mort du professeur Samuel Paty. Ils me firent aussi penser, un peu plus tard, à la façon dont on peut réagir lorsqu’une grande douleur nous submerge. On est comme anéantit, on ne sait plus où aller ni quoi faire, vidé de ressort pour faire face. Alors, le monde se rapetisse, l’horizon se recroqueville sur lui-même et s’assombrit.

Il est vrai que ces derniers temps, ils sont tristes, les temps, et que l’optimisme n’est pas à la fête. Attentats épouvantables, attaques contre nos valeurs fondatrices, pandémie, confinement, distanciation, crise économique, problèmes environnementaux et tout ce qui va avec. C’est difficile... Oui, c’est difficile… L’angoisse de ce que sera demain nous étreint et nous fait souffrir. L’on se dit parfois : pourquoi donc se projeter dans l’avenir, pourquoi réagir et se battre ? On pourrait se laisser aller au désespoir…

Mais, nous autres juifs, savons lui résister. Bien avant nous, nos Sages surent ne pas s’y abandonner alors que le Temple même, centre de la vie juive de l’époque, avait été détruit. Plutôt que de baisser les bras, ils rebâtirent ce monde autrement à travers la Mishna, le Midrash, la Guemara, l’étude... Et avant eux, dans la Torah, dans la parasha de cette semaine, j’ai voulu voir un autre exemple de cette résistance au découragement dans la figure d’Abraham.

A priori, la situation d’Abraham telle que nous l’expose la sidra Lekh lekha que nous lisons cette semaine n’a pourtant rien à voir avec la nôtre. Tout réussit à Abraham. L’Éternel be-atsmo u-bi-khevodo, l’Éternel Lui-même, l’invite à l’aventure :

לֶךְ לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ אֶל הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ

Lèkh-lèkha me-artsèkha ou-mi-moladtèkha ou-mi-bèth avikha èl ha-arèts ashèr ar’èka

Éloigne-toi de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternel, et va au pays que Je t’indiquerai.[1]

Dans cette aventure, l’Éternel le comble de biens, comme nous le dit la Torah à plusieurs reprises, par exemple :

וְאַבְרָם כָּבֵד מְאֹד בַּמִּקְנֶה בַּכֶּסֶף וּבַזָּהָב

Vè-Avram kavèd méod ba-miqnè, ba-késèf ou-ba-zahav

Et Abram était très « lourd » de bétail et d’or.[2]

Autrement dit, Abraham était riche, très riche. Il était aussi puissant, très puissant : ne défit -il pas quatre rois à la guerre pour sauver son neveu Lot ?[3] Ne traita-t-il pas en égal avec le roi de Sodome et avec Melchisédec, roi de Salem. Pharaon lui-même ne le craignait-il pas ? On imagine facilement Abraham au comble de la félicité…

Je me disais soudain, en lisant, qu’Abraham n’était peut-être pas si heureux qu’on pouvait le croire et qu’il était, plutôt, comme nous, désemparé. En effet, par deux fois, alors que la Torah vient de nous dire que l’Éternel destine le pays à la postérité d’Abraham[4] et qu’il est désormais un homme puissant, elle ajoute qu’il construit un autel ou retourne à un autel précédemment bâti.

וַיִּקְרָא שָׁם אַבְרָם בְּשֵׁם יי[5]

Vayyiqra sham Avram bé-shèm Adonaï

À cet autel, « Abraham […] proclame le Nom de l’Éternel ». Jusqu’alors j’avais toujours pensé qu’Abraham se répandait en actions de grâce, tout simplement. Mais la racine קר״א, utilisée dans le verbe vayyiqra, a, outre le sens de proclamer, celui de « crier ». Le traducteur André Chouraqui l’avait remarqué qui traduisait « Abrâm crie le nom de IHVH-Adonaï ». Abraham crie le Nom de l’Éternel, crie en utilisant ce Nom. J’imaginais alors Abraham tourmenté, souffrant peut-être et appelant à l’aide. Peut-être que je projetais mon propre état sur lui, mais après tout la Torah est là, me semble-t-il, pour parler à chacun d’entre nous personnellement en notre temps… Et dans cette perspective, Abraham m’apparut alors comme nous sur la place de la République. Avec nous d’ailleurs, peut-être, qui sait ? Il éprouve le besoin d’être en un lieu symbolique pour exprimer sa crainte, sa révolte et sa douleur… Mais quelle douleur ? Quelle révolte ? Quelle crainte ?

Lorsque notre parasha raconte la scène où Abraham offre en sacrifice des animaux à l’Éternel, on lit ce verset :

וַיְהִי הַשֶּׁמֶשׁ לָבוֹא וְתַרְדֵּמָה נָפְלָה עַל אַבְרָם וְהִנֵּה אֵימָה חֲשֵׁכָה גְדֹלָה נֹפֶלֶת עָלָיו

Va-yéhi ha-shémèsh lavo vé-tardèma nafla ‘al Avram vé-hiné èma ḥashèkha gedola nofèlèt ‘alav

Voici, le soleil s’en allait et une torpeur tombait sur Abram. Voici, une sombre et grande angoisse tombait sur lui.[6]

Abraham se trouve au seuil de la nuit, l’impuissance du sommeil le gagne et la peur avec. Et il est seul. L’Éternel lui a promis beaucoup mais il manque un élément essentiel pour que cette promesse s’accomplisse : un enfant. Car l’Éternel a promis à Abraham qu’il aurait une grande descendance pour continuer son œuvre. La douleur est donc ici corrélée à la crainte de voir s’évanouir tout ce à quoi Abraham a cru et a voué sa vie. Il a accepté de perdre beaucoup, car il avait confiance en l’Éternel : il a renoncé à sa famille, et même au neveu qui l’avait suivi ; il a perdu le pays d’où il vient pour la promesse de posséder une contrée vaguement définie à travers ses descendants. Mais ces descendants ne viennent pas : Abraham et Sarah restent sans enfant. L’avenir semble devoir s’arrêter avec eux – et toutes les richesses du monde ne les consoleront pas. Tout pourrait disparaître, sans continuation.

Alors au fond de la ילטה ‘alata, les ténèbres, où Abraham est plongé, un לפיד אש  lapid esh[7], une torche enflammée, un « sillon de feu » resplendit. La lumière de cette flamme illumine de nouveau l’existence, sa chaleur ranime le courage et annonce des jours meilleurs ! À partir de ce moment, dans notre parasha, Abraham ne crie plus vers l’Éternel mais ce sont les cris des bébés naissants, Ismaël puis Isaac, qu’on peut entendre. Non plus la plainte mais l’éveil de nouvelles vies. À la fin de son essai sur la Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt fait de la naissance d’un enfant le symbole d’une bonne nouvelle[8] : celle de l’espoir qui renaît toujours, et ce pour le monde entier. Cet espoir redonne le sourire, tout comme nous font sourire et rire les premières paroles d’un jeune enfant et ses premiers pas. ויצחק Va-yitsḥaq, « il rit » : Abraham rit quand il apprend qu’il sera père. Il ne crie plus, si ce n’est de joie. Ce rire sera le nom de son fils, Yitsḥaq.

L’histoire d’Abraham continue, son rire et son espoir ne nous ont pas quittés. Le rire accompagne notre tradition depuis son époque. Les Rabbins, par exemple, riaient sans doute volontiers ou faisaient rire Dieu en parlant de Torah. Et nous, nous nous racontons encore les histoires drôles – et ô combien sages – des juifs de Chelm ou d’ailleurs. « L’espoir », ha-tiqva, est devenu le titre d’un autre hymne national, celui du pays d’Israël.

Soyons créatifs et joyeux comme les jeunes enfants : malgré les coups qui nous frappent, inventons nos réponses aux défis du moment. Comme Abraham, soyons patients et persévérants même si – et c’est bien compréhensible – nous crions aussi notre inquiétude et notre colère. בואו נלך לנו allons, allons vers nous-mêmes, à l’image d’Abraham à qui l’Éternel a dit לך לך lekh lekha « va vers toi ». Lekh lekha, à l’envers, en hébreu, ça pourrait se lire כל כל kol kol « tout (t-o-u-t), tout » ou encore כלכל kilkel verbe dont les sens sont « pourvoir à quelque chose », « contenter », « supporter » et même « comprendre ». Oui, comprenons ce qu’il se passe autour de nous, supportons l’adversité. Malgré elle, préparons l’avenir avec confiance et allons. Nous y gagnerons dès aujourd’hui : comme disait Saint-Exupéry, « préparer l’avenir ce n’est que fonder le présent »[9]. Au bout du chemin, le « jour de gloire » dont parle la Marseillaise, ou, pour rester dans la tradition juive, le עולם הבא ‘olam ha-ba, le monde futur, n’arrivera peut-être pas, mais ce n’est pas grave car le principal sera que nous aurons maintenu et transmis le לפיד אש התקווה lapid esh ha-tiqva, le flambeau de l’espoir. Celui d’un monde heureux et en paix. Il y a du travail et, comme le disaient nos Sages dans les Pirkey-Avot, nous ne sommes pas libres de nous dérober à la tâche[10]Allons enfants, עוֹד לֹא אָבְדָה תִּקְוָתֵנוּ nous n’avons pas encore perdu l’espoir. Au contraire, il est là, vivant, comme à notre premier jour, brillant comme la lumière des bougies du Shabbat.

 

Shabbat shalom.



[1] Gen. 12, 1

[2] Gen. 13, 2

[3] Gen. 14, 17

[4] Gen. 12, 7

[5] Gen. 13, 4. Au verset Gen. 12, 9 le verset ne comporte pas le mot שָׁם.

[6] Gen. 15, 12

[7] Gen. 16, 17

[8] Arendt, Hannah. Fradier, Georges (trad.) Condition de l’homme moderne. Pocket. Arendt fait référence à la formule des Évangiles : « C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur « bonne nouvelle » : « Un enfant nous est né. » (op. cit., V, p. 314). Elle voit dans la natalité la racine ontologique de la faculté d’agir sur laquelle se fonde l’espérance.

[9] Saint-Exupéry, Antoine (de). Citadelles. Gallimard ( « NRF »), 1948. Chap. LVI, p. 167.

[10] לא עליך המלאכה לגמור, ולא אתה בן חורין ליבטל ממנה (פרקי אבות ב׳ ט״ז)

La lettre de la cjl

 

 
Personne ne sent plus seul que celui qui n’aime que lui-même. Abraham Ibn Ezra

 
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