Conférence du 23 janvier 2005
dimanche 23 janvier 2005, par le rabbin Pauline Bebe
Bonsoir,
On m’a demandé ce soir de faire une petite introduction au sujet, donc je ne vais pas traiter le sujet que vont traiter toutes les personnes éminentes ici présentes, mais juste lancer quelques idées qui vont peut-être provoquer des questions, du moins j’espère, et puis je voudrais demander l’autorisation de mon maître, rabbi Garaï, de parler, puisque talmudiquement parlant je ne devrais pas le faire en sa présence...
François Garaï : Vous avez mon autorisation et ma bénédiction
Pauline Bebe : Merci...
Peut-on encore prier aujourd’hui ?
L’implication de la question est que les choses ont changées. Comme si on pouvait prier hier et que quelque chose s’était passé qui ferait que ce n’est plus possible. Est-ce que c’est la Shoah ? est-ce que c’est le rationalisme ? est-ce que nous sommes devenus trop sophistiqués ? est-ce que la prière appartient à un monde primitif ? est-ce le résultat d’une crise de foi ? auquel cas les gastro-entérologues pourraient peut-être nous donner une réponse, et à propos de la prière, j’aime toujours citer cette histoire racontée par Elie Wiesel, et d’ailleurs ce qu’a dit le rabbin Garaï à propos du téléphone qui sonnait est un écho à cela, cette histoire qui raconte que dans un village, sans doute d’Europe de l’Est, où il y a une assemblée qui se pose la question "Est-ce que Dieu existe ou pas ?" et la discussion est très houleuse à tel point que l’assemblée finit par dire "mettons cela aux votes" et donc on vote pour savoir si Dieu existe ou si Dieu n’existe pas, et puis il y a une majorité d’une voix pour dire que Dieu n’existe pas. Et l’assemblée déclare donc que Dieu n’existe pas et à ce moment-là il y a quelqu’un au fond de la salle qui dit : "Messieurs, maintenant nous avons décidé que Dieu n’existait pas, c’est le moment de réciter la prière de minha."
Peut-être cette histoire nous fait rire par ses contradictions et les contradictions qui sont présentes dans le judaïsme lui-même. D’après ce qui est décrit dans la Bible, on peut dire "oui, à propos de la prière les choses ont changées" parce qu’à l’époque de la Bible, on a l’impression qu’il y a un dialogue facile avec Dieu, sous forme d’anciens SMS ou RMSM. Aujourd’hui peut-être ce qui aurait changé c’est que si on essayait de contacter Dieu, on aurait comme réponse quelque chose comme "votre correspondant est actuellement occupé ou hors réseau, veuillez renouveler votre appel ultérieurement."
Donc cela c’est l’époque biblique, mais à l’époque talmudique, on sait déjà que Dieu ne répond pas simplement aux prières. Déjà on se pose des questions sur ce dialogue qui apparaissait direct à l’époque biblique donc on peut dire que les choses ont changées. Quant au problème du mal, il est déjà posé dans Job et il est reposé à l’époque talmudique lorsque les rabbins vivent la destruction du Temple, lorsqu’ils vivent les persécutions des Romains et losqu’ils s’interrogent à ce moment-là pour savoir si des formules qui étaient dites à l’époque biblique et reprises ensuite sont toujours d’actualité. Je pense en particulier à la formule "Dieu grand, puissant", la formule qu’on utilisait dans la amida, dans la prière quotidienne, ils disent "mais où sont ses actes puissants, où est sa grandeur si ses enfants sont emmenés, si ses enfaits sont détruits, si ses enfants sont emprisonnés" et nous trouvons ce texte dans le Talmud, avec la réaffirmation de ces adjectifs, mais j’imagine qu’on va en parler plus tard. Et ces rabbins écrivent donc la base des prières que nous avons aujourd’hui.
La définition de la prière peut aussi questionner : en français, prier c’est demander quelque chose à quelqu’un, alors que le mot tefila vient d’une racine que vous connaissez, lehitpalè qui veut dire se juger soi-même.
Je voudrais lancer trois pistes de réflexion :
La première, celle qui définirait la tefila - je vais maintenant employer ce mot tefila et plus celui de prière - la tefila avec sa dimension communautaire
la tefila comme dépassement de soi,
et la tefila comme une manière de rendre le quotidien exceptionnel.
En ce qui concerne le premier point, la dimension communautaire, je voudrais rappeler la triple fonction de la synagogue qui est à la fois beit ha-miqdach le sanctuaire, beit ha-midrach la maison d’étude et beit ha-knesset la maison de rassemblement. Rappeler ces trois dimensions parce qu’en fait, aucune n’est séparée de l’autre. C’est-à-dire que quand en français on parle de prière, on imagine un temps réellement bien séparé des aures, et un lieu séparé des autres ; tandis que dans l’ancien temps, et même aujourd’hui dans les centre communautaires, ce lieu-là est à la fois lieu d’étude, de rencontre, et lieu de sanctification. Et dans ces activités-là, le lien social est très important - l’idée du beit ha-knesset - et une partie de la tefila c’est d’être ensemble puisque les rabbins, et le judaïsme de manière générale, préfèrent la prière communautaire à la prière iehida la prière individuelle. C’est cette formidable idée, presque marketing du minian de dire "il est préférable, et certaines prières ne peuvent être dites et prononcées qu’en communauté. Le minian c’est l’idée que dans la joie et la tristesse, il y aura des liens entre des personnes, et une assemblée va se tenir avec un regard dans la même direction. On ne va pas se regarder les uns les autres, mais on va tous regarder dans la même direstion.
La deuxième dimension de la tefila peut-être est le dépassement de soi. L’idée qu’il faut s’oublier soi-même pour se dépasser, on ne demande pas quelque chose pour soi, mais on cherche à s’améliorer, avec, et là bien sûr les différents intervenants vont différer, l’idée d’une transcendance, c’est-à-dire de quelque chose qui est au-delà de nous et qui nous dépasse. Et lorsqu’on décrit cette transcendance en disant que elle -la transcendance - ou Dieu ou ha-kadosh baroukh hou - le Saint béni soit-il - habille ceux qui sont nus, rend visite aux malades, soutient ceux qui chancellent, c’est une manière non pas de dire que véritablement il y a une forme d’Etre qui fait ces actes-là, mais c’est une manière de comparer la réalité avec l’idéal de ce que je veux être. Est-ce que si mon idéal fait tout cela, est-ce que je le fais ? Est-ce que je rends visite aux malades ? est-ce que je soutiens ceux qui chancellent ? et dans cette perspective alors, peut-être le Nom divin qui convient le mieux, c’est celui qui a été donné à Moïse quand Moïse pose la question Eyé acher éyé"je serai qui je serai" c’est-à-dire que mon idéal, il est toujours en progression il est toujours au-delà de moi, et c’est à celui-là que je me compare dans la tefila.
Troisième dimension, rendre le quotidien exceptionnel. C’est l’idée des berakhot, des bénédictions qui nous aident à nous souvenir de l’origine des choses et à être reconnaissants. Et là je voudrais citer deux textes, l’un d’Abraham Heschel qui est donc rabbin, philosophe, qui ha-lava shalom qui est décédé et qui était un grand maître du mouvement conservateur et qui dit :
"Prier, c’est se rendre compte du merveilleux, retrouver le sens du mystère qui anime tous les êtres humains, la marge divine dans tout accomplissement. La prière est notre humble réponse à la surprise inconcevable de la vie." Cela c’est Abraham Heschel.
Et la deuxième personne que je voudrais citer, et c’est pour faire un clin d’œil à tous les scientifiques qui font partie de notre communauté, c’est Albert Einstein, qui disait :
"La plus belle expérience que nous pouvons faire, est celle du mystérieux. C’est l’émotion fondamentale qui est dans le creuset de tout art véritable et de toute véritable science, quiconque ne la connaît pas et ne peut plus s’émerveiller, ne plus s’étonner, est comme mort. La connaissance de l’existence d’une chose que nous ne pouvons comprendre complètement, nos perceptions de la raison la plus profonde et de la beauté la plus radiante qui ne sont accessibles à nos esprits que dans leurs formes les plus primitives, c’est cette connaissance et cette émotion qui constituent la vraie religiosité.
Et je voudrais terminer par une question :
"A quoi sert la prière ?"
Réponse : "à rien", et penser la prière ou tefila, plutôt, comme une espèce de défi, une alternative à penser le monde uniquement en termes de productivité avec l’idée que la prière centrale de la tradition, c’est le chema, c’est-à-dire une invitation à l’écoute et à l’écoute de ce que les prophètes appellent la kol demama daka, c’est-à-dire cette petite voix fine et douce, cette petite voix intérieure, et à propos de laquelle, un de mes autres maîtres, le rabbin Lionel Bloo disait "essayez de ne pas vous boucher les oreilles".