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Un conte de Rachel Szeftel (z"l)

mercredi 4 mai 2005, par Rachel Szeftel (z"l)


Tôt le matin, à la fraîche, je sors dans la rue Pairolière, je dépasse quelques galeries d’art encore fermées, le Palais Lascaris à la façade massive avec ses pilastres et ses bossages, je salue Pauline qui ouvre son café-restaurant, essuie l’acajou verni du bar sous les lampions éteints, dispose les nappes à gros carreaux rouges et blancs :

- " té, déjà debout ! Une vacancière si matinale !
- Et vous-même, à votre âge, vous pourriez vous reposer un peu !
- C’est que j’ai mes quatre-vingt cinq ans maintenant... et justement je ne peux plus dormir ! Je me tourne dans mon lit, c’est insupportable, je préfère m’occuper que m’énerver !
- Bonne journée, avec plein de clients !
- Bonne journée aussi, avec beaucoup de promenades !
- Merci, c’est juste mon programme !

Je traverse et suis le fumet délicieux de la viande grillée qui me conduit dans la boucherie hallal, musulmane, où l’on trouve les poulets farcis aux poivrons, les meilleures côtelettes d’agneau de Sisteron, et les délicieuses galettes rondes, les pita. Le boucher sert ses premiers clients, Sami attend parmi eux :

- " la paix sur toi, Rachel !
- Et aussi sur toi Sami ! Tu es prévoyant, tu fais tes courses avant que toutes les ménagères arrivent...
- Ici, on est sûr de ne pas consommer la viande interdite, c’est cachère, pur.
- Sais-tu pourquoi les animaux doivent être abattus de façon rituelle pour être cachère, et non tués à la chasse ?
- Pour qu’ils souffrent moins ?
- Sans doute... mais la raison principale, c’est que les chasseurs s’endurcissent à verser le sang et même y prennent plaisir, comme Nemrod ou Esaü...
- Mais la chasse n’est-elle pas un moindre mal que les homicides ou les guerres ? Les hommes sont spontanément violents, il leur faut des exutoires...
- Au contraire, les mauvais traitements infligés aux animaux ne sont que les prémices des tortures appliquées aux hommes : le pas qui les sépare est infime. C’est pourquoi du temps de Noé, après le déluge, se répandent sur la terre désolée les chasses hurlantes du gigantesque Nemrod, roi de l’immense cité de Babel, la mégapole située dans la vallée fertile entre le Tigre et l’Euphrate, les cors et les trompettes répandent au loin la terreur et la mort, les archers casqués et cuirassés d’airain galopent sur leurs montures écumantes, les meutes de chiens noirs aux yeux de braise bavent en aboyant et rompent leurs laisses pour arracher les lambeaux vifs des biches et des cerfs, les flèches acérées se plantent comme des essaims d’insectes géants dans le flanc des ours, des loups et des lions ; Nemrod seul a la force de bander son arc de cinquante coudées d’envergure et d’abattre les fauves féroces en les domptant de sa voix, en poussant des feulements inarticulés comme les panthères ou les tigres, dont il est le semblable, puisqu’il a oublié le langage humain en s’abattant sur ses proies à l’instar des bêtes sauvages.
- N’est-ce pas dans Babel que les paroles des hommes se sont brouillées, et qu’ils ont cessé de se comprendre ? Les ouvriers qui construisaient la tour " haute comme le ciel " ont alors communiqué dans soixante-dix langues différentes, et jamais l’édifice n’a été terminé...
- C’est comme les chantiers de tous les pays d’Europe : les travailleurs immigrés s’expriment dans tous les dialectes de la terre, et les constructions connaissent souvent des malfaçons !... Ainsi, Babel, c’est ici... Mais le despote Nemrod, qui obéit à son penchant pour l’animalité, peut seulement grogner et non parler, quelle que soit la langue !
- Et pour Madame, ce sera ? intervient soudain le boucher.
- Un poulet rôti, s’il vous plaît...

Tandis que je paie, Sami arpente la ruelle et me demande :
- raconte encore cette histoire de Nemrod, je ne la connaissais pas...

Alors je commence par la formule rituelle :
- Mes Seigneurs ! Ô les temps ! Dieu, conduis-nous sur la voie du bonheur. Eloigne de nous Settoute, démone malfaisante ; Ne lui fais pas miséricorde le jour de sa mort. Nemrod, dictateur de Babel, est un guerrier haut et large comme une montagne de l’Anatolie, il hennit et secoue sa crinière brune lorsque son étalon à la robe de nuit se cabre, ses naseaux fument et il frappe de son poing gros comme le sommet du mont Ararat le chanfrein de l’animal furieux !

Il repose à peine trois heures par nuit, accroupi contre le flanc de l’étalon, son arc immense embrassé contre lui, il en caresse de tout son corps le dos courbe et vernis et flatte du bout des doigts les incrustations d’or et d’ivoire, il le flaire et lui adresse des cris gutturaux en rêve, il le tend sans aucun effort quand aucun de ses compagnons gigantesques ne peut y parvenir malgré l’ entraînement rigoureux, il le flatte et le berce, en goûte la saveur redoutable, ses émotions secrètes s’épanouissent le long de la corde magique, la brutalité de son cœur résonne avec la brutalité de l’arme, soudain Nemrod s’éveille, ses paupières battent, son regard durcit, il se concentre sur la mémoire des froidures neigeuses d’où il vient, terre de ses ancêtres nomades, pics et déserts glacés de l’Asie centrale, combats des bêtes féroces pour survivre, toujours il en sort vainqueur, son cheval et son arc ne peuvent lui faire défaut, à toute vitesse sa flèche poursuit le sang chaud de la proie, le blizzard l’aveugle de tourbillons de gel, la créature qui se dérobe, il la poursuit, sur les pistes indéchiffrables il en distingue le signe imperceptible, il se repaît de la vie tremblante ; en tendant et détendant l’arc il existe, sans en prendre conscience, il est appelé par l’arme recourbée, il est possédé par ce don, il l’invoque en clameurs rudes, il utilise sans réfléchir ses muscles et ses réflexes, la certitude d’atteindre la cible anime ses gestes précis même dans l’obscurité complète, la patience de sa monture égale la sienne, il se concentre et descend au fond de lui-même, de son souvenir, sans jamais céder il suit le but qui s’enfuit, et ainsi il approche à chaque instant de lui-même.

- Mais ce chasseur terrifiant ne vivait-il pas en Mésopotamie, sur une terre brûlante de chaleur ?
- Tous les envahisseurs des montagnes et des confins de l’Asie gelée ont pénétré, par hordes successives et innombrables, dans les vallées heureuses et fertiles des deux grands fleuves, comme le tyran Nemrod, et tous les autres auparavant ou après lui, mais ils conservent la tradition de l’art de la traque... Voilà ce que nous avons entendu.

Et voilà ce que nous avons dit. Notre conte serpente comme un ruisseau, et nous l’avons raconté à des Seigneurs.

Pendant que nous descendons vers la rue Pairolière en devisant, un chien nous suit, reniflant les portes cochères et les interstices entre les pavé rouges et beiges, éventrant des sacs en plastique pleins d’ordures, malgré les affiches interdisant le dépôt anarchique des déchets, chuintement mouillé des quatre pattes, queue basse, poil sombre et long, yeux humides, oreilles dressées, bref jappement, trottant tout droit dans une direction précise, mais s’arrêtant souvent pour humer les traces laissées par ses congénères, se repérant ainsi dans une cité canine dont les hommes n’ont aucune idée.

- Attention de ne pas lui mettre nos paquets de viande sous les narines !

Sami sourit : il aurait vite fait de se régaler à nos frais...

Cela me rappelle l’histoire de la femme de Nasredine et de son chat... Et comme je l’interroge du regard :

- un matin, Nasredine rapporte du souk, du marché, un kilo de savoureuse viande d’agneau, et demande à son épouse de préparer une tajine pour le dîner. Aussitôt, elle choisit un pot de terre vernie avec son couvercle, le garnit de magnifiques aubergines coupées en fines lamelles, d’oignons blancs émincés, de pruneaux et de raisins secs, d’huile d’olive et de jus de citron, de sel et de piments, de coriandre et d’autres épices délectables, et par-dessus tout de la viande d’agneau en tranches ; elle referme le couvercle et laisse toute la journée la marmite mijoter sur feu : une odeur délicieuse ne tarde pas à s’épandre dans toute la maison, aussi la cuisinière ne résiste-t-elle pas à la tentation de goûter le plat pour vérifier l’assaisonnement, ajouter un peu de sel ou de poivre, goûter encore et encore, si bien que la viande diminue dans le pot, et que la femme est contrainte de cacher les trous en les masquant avec les légumes ; finalement, elle dévore tout l’agneau, et s’aperçoit qu’elle ne pourra expliquer à Nasredine pourquoi seules restent les aubergines... le voilà justement qui rentre de son dur travail, l’eau à la bouche, humant un fumet alléchant, et qui s’assoit devant son assiette :

- hélas ! lui dit sa femme ; sais-tu ce que le chat a osé faire aujourd’hui ?

- bof...répond l’autre, peu intéressé par les aventures du petit animal, et pressé de manger.

- Eh bien ! Il s’est jeté sur la tajine pendant que j’étais occupée ailleurs, et il a dévoré toute la viande, ne laissant que les légumes ! Non conscient de l’accusation qui pèse sur lui, le chat s’étire en ronronnant dans son coin. Incrédule, Nasredine prend la balance qu’il utilise pour son commerce et pèse le prétendu voleur : il trouve le poids d’un kilo exactement !

- Si le chat pèse un kilo, où est passée la viande, demande-t-il à sa femme, et si la viande pèse bien un kilo, dis-moi où est donc passé le chat ?

Nous sommes arrivés devant la boutique d’olives, de tomates confites, de tapenade, de pois chiches, de cannelle, de poivre gris ou rouge, de safran, d’aïoli, d’anchoïade, d’huiles, d’amandes et de fruits secs, le nez pique à cause des arômes, le palais s’humecte déjà, je demande un mélange d’olives vertes au basilic avec des légumes marinés, Sami préfère les petites olives noires de Nice.

Nos emplettes sous le bras, nous allons nous asseoir sur des tabourets en bois le long de grandes tables rue Miralheti, et grignoter de la socca, des galettes de pois chiches.

- C’est à grand tort que les animaux sont accusés par les hommes de leurs propres méfaits, je reprends ; au contraire, certains sont épris de justice : ainsi les chameaux d’Eliezer, serviteur d’Abraham, refusent d’entrer dans la maison de Laban l’impie, car ils sentent qu’il s’y trouve des idoles. On raconte aussi que le tzaddik, le juste rabbi Pin’has ben Yaïr, s’arrête un jour dans une auberge, où l’on donne tout de suite de l’orge à l’âne du rabbi, mais l’animal refuse d’y goûter, bien que l’aubergiste, très gêné, fasse tamiser et battre le grain pour qu’il soit plus tendre. Alors le rabbi demande soudain si la taxe sur le grain a bien été réglée... que l’aubergiste s’acquitte de sa dette (qu’il avait malheureusement " oubliée "), alors l’âne incorruptible accepte enfin de manger, et le rabbi peut à son tour prendre son dîner - car il attend d’abord que son âne, plus fatigué que lui par le voyage, soit rassasié.

- Deux verres de vin blanc, commande Sami, qui me semble oublier soudain l’interdiction de boire de l’alcool pour les Musulmans.

Ton histoire me rappelle celle du singe équitable : un riche marchand de Fès entreprend une traversée en bateau avec ses bagages, un gros sac plein d’or amassé par son commerce, et enfin un ouistiti apprivoisé. Or l’animal curieux se met à fouiller dans le sac rempli de pièces de monnaie et s’amuse à jeter dans la mer exactement un dinar sur deux, laissant finalement dans le sac seulement la moitié du trésor initial ! Fou de rage, son maître se jette sur le singe avec l’intention de le battre ou même de le jeter par-dessus bord, mais un autre voyageur s’interpose :
- Noble Seigneur, lui dit-il, quel négoce prospère vous a donc permis de devenir aussi riche ? Jamais je n’ai eu l’honneur de rencontrer un magnat aussi béni par Allah que vous, et vous devriez vous montrer clément envers cette pauvre petite bête innocente ! Alors l’autre de s’esclaffer :
- Allah aide les rusés comme moi... je suis un simple crémier, mais à chaque fois que je vends un litre de lait, en réalité je le coupe d’une moitié d’eau, et jamais personne ne s’en est aperçu... tel est le secret de ma prompte richesse !
- Ainsi, lui répond le deuxième voyageur, c’est avec raison et non par hasard que ce malin ouistiti jette à l’eau une pièce sur deux : il rétablit le juste bénéfice que vous auriez dû percevoir si vous aviez vendu honnêtement le lait sans le mélanger, c’est-à-dire moitié moins !

Nous finissons la socca et sirotons le vin en contemplant les terrasses de café des deux côtés de la ruelle, qui en langue nissarde s’appelle " carriera de l’aquedot ", à cause du torrent du Paillon qui coule tout près, où les lavandières frottaient encore le linge dans les années 1900, et qui a été enterré au cours de grands travaux d’assainissement : des jardins suspendus au-dessus du cours d’eau souterrain fleurissent en grappes rouges, blanches et violettes, formant la Promenade du Paillon, qui masque les parkings moins décoratifs, le long du boulevard Jean-Jaurès, où un " thé dansant ", que personne ne fréquente plus depuis longtemps, reste tristement fermé, le musée d’art moderne se pare de statues monumentales à droite, un clocher au fond, une petite bruine commence à crachoter, le carrelage rose et le crépi ocre luisent d’une exceptionnelle humidité, quelques promeneurs pressés en direction du marché de la rue Pairolière, je me mets à éternuer :

- à tes souhaits ! s’exclame Sami. Je le remercie.
- Pourtant, reprend Sami, il y a un détail dans ton histoire du terrible chasseur Nemrod - que Dieu le miséricordieux lui pardonne - qui me chiffonne : tu prétends que son châtiment est l’incapacité de parler, comme les animaux... or on raconte que des bêtes peuvent parler...
- Si tu fais allusion à l’ânesse de Bilam, citée par la Torah, il faut avouer que ce miracle est devenu plutôt banal, et qu’aujourd’hui les chaînes de radio et de télévision regorgent des braiments de très nombreux ânes !
- C’est aussi l’avis de la femme de Nasredine !
- Comment cela ?
- Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil ! déclame Sami.
Un jour, Nasredine conduit dix ânes au marché du bourg voisin pour les vendre ; mais la route est longue et peu sûre : elle est environnée de collines sombres d’où peuvent, à chaque instant, débouler des brigands sur Nasredine, lui voler ses bêtes, voire lui couper la gorge ! Très inquiet, il se retourne sans cesse pour compter ses ânes ; monté sur l’animal de tête, il n’en voit plus que neuf ! Le voilà aussitôt pied à terre, et courant de ci, de là, perdant la tête, à la recherche du bestiau manquant... pour finalement constater que, en recomptant une autre fois, il y en a effectivement dix ! Rassuré, il se remet en selle... et le même scénario se reproduit plusieurs fois jusqu’au terme d’un voyage agité. Enfin, la vente achevée, Nasredine se hâte de rentrer chez lui et de tout raconter à sa femme : quand il avance avec prudence près du troupeau, les dix ânes sont en sécurité, mais s’il monte l’un d’eux, alors un voleur essaie de lui en subtiliser un, c’est pourquoi il lui a fallu marcher tout le trajet aller-retour, donc il est épuisé !
- C’est étrange, lui répond son épouse : de mon côté j’ai l’impression qu’il n’y a ni neuf ânes, ni dix, mais plutôt onze !

Nous éclatons de rire, autour de nous tintent les bocs et la limonade, les verres de vin ou de pastis, les escarpins dorés scintillent à la vitrine de chaussures italiennes, tissus aux tons vifs, bois d’olivier, sachets de lavande, savons et parfums de Grasse, nappes et coussins, vannerie, fines herbes, cartes postales, luminaires, bric à brac pour touristes, fleurs de courgettes, petites aubergines rondes, melons de Cavaillon, pastèques, cerises noires, abricots, brugnons, pèches de velours aux teintes grises, roses, jaunes, blanches, olivettes, concombres larges et courts, mesclun et roquette, œillets de toutes dimensions et de toutes couleurs, roses rouges d’Antibes, lilas violet ou blanc, restaurant grec, au coin de la rue Neuve une volée de marches et un bar-tabac dont le losange rouge clignote en permanence sur la place Garibaldi.

- En réalité, reprend Sami, quand je mentionne des animaux qui parlent, je pense plutôt au serpent dans le jardin d’Eden...
- C’était au temps où le reptile avait des pattes et se déplaçait debout, il était le plus sage des animaux, aroum, rusé, c’est pourquoi il avait le don du langage : Dieu veut l’élever au-dessus des autres animaux en proportion de son intelligence, mais Samaël, le plus rayonnant et le plus saint des Anges, tisse un piège contre Adam et son Créateur Lui-même, il s’assoit à califourchon sur le serpent, comme le chamelier sur son chameau, et lui inspire des arguments sophistiques, séduisants mais faux :
- Eve, ma chérie, pourquoi ne fais-tu pas la sieste comme ce balourd d’Adam ?
- (soupir résigné) je dois rester vigilante...il faut au moins une personne responsable dans un couple (nouveau soupir)...
- Pauvre petite !...Mais dis-moi...de quelle lourde responsabilité parles-tu ? Confie-toi à un ami vraiment capable de te comprendre, (ce n’est pas comme cet imbécile qui dort tout le temps)...
- Ah, mon doux crotale, si tu savais...
- Mais justement, je sais...
- Alors, ami venimeux, tu n’ignores pas que nous avons une mitzva, un commandement à respecter, et je veux rester bien éveillée pour ne jamais l’oublier, tandis que cet autre, là-bas, ronfle sous un arbre nuit et jour !
- Mignonne, ferme les yeux et dodeline de la tête, endors toi, il y a déjà une éternité que tes yeux magnifiques sssss sont grand ouverts...laisse sssss-toi aller, ne me résiste sssss pas, moi, je sssss saurai te protéger, souris-moi, sssss...

Et la belle de l’écouter, yeux fermés de plaisir... Mais ma chère enfant, reprend le serpent, quel est donc sssss cet arbre magnifique qui donne de l’ombre pour la sssss sieste de ton dadais de mari ?

- Etz Hadaat, l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, et c’est l’endroit le plus mal choisi pour sssss... euh... je te prie de m’excuser, mon cher boa constrictor, ma langue a fourché... que disais-je donc ? Ah, oui, c’est exactement le seul arbre de ce jardin que Dieu nous a recommandé de ne pas toucher ! Comme Adam est étourdi !
- Et que ferait-il sans toi, ma chère Eve ? Heureusement que nous veillons tous deux...mais que crains-tu, je te vois sssss si angoisssssée... ?
- la mort ! Si nous portons la main sur cet arbre, nous mourrons, et nos enfants aussi !
- Tss,tss,tss !
- Comment ?
- Tss, te dis-je ! sssssornettes, que tout sssss cela ! - C’est pourtant Adam lui-même qui me l’a dit, ô serpent à sornettes !
- Et tu as cru ton époux, femme naïve ?
- Hélas, oui, il parle avec Dieu, lui, enfin, à ce qu’il prétend !
- Mais ma doussssse amie, ton mari, permets moi sssss cette formule, sssss’est laisssssé berner : Dieu sssss’est attribué l’exclusivité de cet arbre, au mépris des lois sur la libre entreprise et la libre concurrence ! A bas les gros monopoles ! Attaquons le mondialisme !
- Mais quelle langue me parles-tu ? je n’y comprends rien !
- La langue de bois, puisssssqu’il sssss’agit d’un arbre... Je fais partie des milieux bien informés : Dieu mange tous les jours de sssss ces fruits ex sssss quis qu’il vous interdit à Adam et toi, pour garder toute la sssssagessssse pour lui tout ssssseul, il redoute que vous deveniez ssssses égaux et que vous fabriquiez à votre tour des mondes nouveaux !
- Tu jettes un doute affreux dans mon esprit : qui dois-je croire ?
- crois ta propre exssssspérience, ne te laissssse pas guider par d’autres...courage, touche sssss cet arbre, n’es-tu pas encore en vie ? Adam te terrorise ave c des contes de nourrissssse ! N’es-tu pas curieuse de sssssavoir ? Préfères-tu l’ignoranssssse crassssse ? Et elle, tourneboulée par la logique, attirée par ce qu’elle ne sait pas encore, elle sent le fruit fondre en jouissance au fond de son palais...

- Mince ! interrompt Sami, tant d’histoires pour un pommier !

- En fait, les Sages Talmudistes ne pensent pas du tout qu’il s’agisse de pommes, mais plutôt de raisin, car la vigne est à l’origine de beaucoup de misères humaines (il me semble alors que Sami a l’air gêné et pose ses paquets devant son verre vide pour le masquer), ou du cédrat, arbre dont on peut manger même le tronc, or le texte de la Torah interdit de consommer l’arbre, et non son fruit, ou du figuier, car Adam et Eve se sont couverts de feuilles de figuier pour se vêtir après avoir violé la mitzva, le commandement, et certains supposent qu’il s’agit du blé, qui autrefois aurait poussé sur un arbre, car les enfants commencent à parler en même temps qu’ils commencent à manger du pain...

- Toutes ces élucubrations ne m’expliquent pas comment Adam, qui dort du sommeil du juste, se laisse aussi séduire par le serpent !

- Pas la peine...Adam imite toujours sa femme, par amour pour elle : il s’éveille, la voit, et mange dans le même fruit :
- nous mourrons ensemble, lui annonce Eve, qui est romantique.
On rapporte même qu’Adam et Eve donnent à tous les animaux un peu de ce fruit, et tous sont désormais mortels, mais je n’y crois pas, car les animaux sont restés innocents, du moins ceux qui ne sont pas domestiqués...

- Pourquoi nos ancêtres s’habillent-ils, est-ce que tout à coup il fait froid au paradis ?
- C’est impossible, mais ils se mettent à ressembler à leur conseiller vipérin : ils deviennent " rusés ", " aroum ", ce qui, en hébreu, signifie aussi " nus " : c’est donc en même temps qu’ils acquièrent les notions éthiques et les vêtements, c’est-à-dire la pudeur. Ainsi la civilisation commence avec le langage, la morale et les techniques comme le tissage ou les autres métiers... Le sophiste grec Protagoras, disciple du serpent de la Genèse, raconte que l’homme, à l’opposé des autres animaux, a été créé nu et sans défense naturelle, c’est pourquoi le géant Prométhée lui a donné le feu, les techniques, et la pudeur qui permet de respecter les lois de la cité.
- Mais Prométhée n’a-t-il pas été puni pour son action ?
- Tout comme le serpent ! On peut se demander si la civilisation est un bienfait...
- Qu’arrive-t-il donc au serpent ?
- Pas moins de dix malédictions ! Aucune circonstance atténuante n’est retenue en sa faveur à cause de sa ruse : s’il est interrogé, il saura plaider " non coupable " encore mieux que les criminels de guerre ! Il est donc condamné à perdre la parole, car l’Ange Samaël, le Porteur de Lumière, est déchu de son premier rang à la droite de Dieu, et précipité dans la Géhenne, devenu Satan, Shatan, le Père et le Maître de tous les Démons malfaisants... mais c’est une autre histoire !
Revenons au serpent : il perd ses pieds et se traîne dans la poussière sur son ventre au lieu de marcher à la verticale...
- Voilà donc enfin l’explication de la disparition des dinosaures, et notamment du terrible tyranosaurus rex qui se déplaçait sur ses deux pieds !
- Ne confonds pas le Gan Eden avec Jurassik Park ! Les reptiles sont aussi condamnés à une longue gestation (sept ans d’après le Midrash), à muer dans la souffrance (tous le sept ans, selon la même source), à produire du poison, à manger une nourriture pleine de poussière, à être haïs des enfants d’Adam et Eve qui essaient toujours de les tuer.

- Déjà neuf heures ! Il est grand temps d’ouvrir mon magasin...le devoir m’appelle !
- Je t’accompagne un bout de chemin, je rentre chez moi.

Les cloches sonnent dans la chapelle Sainte Rita, en haut de la cathédrale sainte Réparate, en l’église dédiée au Divin Jacob, Divo Jacobo ; la pluie a cessé, les auberges niçoises sont encore fermées, les meubles en marqueterie et la vaisselle en porcelaine ou en terre cuite jaune et bleue s’empilent au fond des boutiques étroites, un salon de coiffure ouvre sa porte, le disquaire fait déjà hurler " les tubes d’aujourd’hui et d’autrefois ", les friperies annoncent des soldes alléchantes où s’agglutinent les premiers clients, la brûlerie de café répand son arôme dans toute la rue Pairolière.

- Pourtant, reprend Sami qui médite en silence depuis que nous sommes levés de table, le plus grand ennemi de l’homme, ce n’est pas le serpent, ni aucun animal, c’est plutôt l’homme lui-même : " Wayak ben Adam Ya Ben Adam ! ", " Homme ! Méfie-toi de l’Homme ! "
- Dis moi ce que tu sais à ce sujet...
- Une fois il était et une fois il n’était pas, ni dans le pays d’ici, ni dans le pays de là-bas. Un pauvre chasseur vit de sa chasse. Mais un jour, il n’attrape rien, et il a de plus en plus soif, il approche d’un puit... hélas tout sec, et aperçoit une souris, un cochon, un loup, un serpent et un homme, tous tombés par accident dans le trou, qui gémissent et le supplient de les aider à sortir :
- nous te serons reconnaissants, lui promettent tous les animaux ; mais seul l’homme ne promet rien. Attendri, le chasseur dénoue son turban, en tient fermement le bout, laisse l’autre bout pendre au fond du puit, et remonte ainsi les cinq infortunés. En partant, chaque animal laisse une touffe de poils ou quelques écailles en gages à son sauveur : - si tu as besoin de nous, disent-ils, brûle ces poils ou ces écailles et nous accourrons ! Seul l’homme s’en va sans remercier. De retour chez lui, le chasseur trouve la disette : sa femme et ses enfants crient famine ! Aussitôt, il brûle dans le foyer les poils de la souris :

- quel cadeau désires-tu ? lui demande le rongeur ;
- du pain pour ma famille et moi !
- Construis tout de suite un immense ghern, grenier, et ouvre sa porte demain matin !

Notre homme se met au travail toute la nuit, tandis que la gent trotte-menu creuse des milliers de galeries qui relient les greniers et les caves du palais royal au ghern qui vient d’être bâti. Le matin, les souris ont fini leur travail et le chasseur ouvre la porte : des centaines de sacs de farine, de jarres d’huile et de vin, et même des coffres de pièces d’or ! Désormais, la famille mange à sa faim, et notre homme achète un immense domaine, mais il se rend compte qu’il n’a pas de main d’œuvre pour labourer et semer ; alors il jette les soies du cochon dans le foyer :

- quel cadeau désires-tu ? lui demande le cochon ;
- de l’aide pour labourer et ensemencer !

Aussitôt, le cochon appelle ses congénères, et tous ensemble ils fouillent la terre de leurs groins, en un seul jour les champs sont retournés et ensemencés, il n’y a qu’à attendre la récolte...Attiré par la renommée d’une pareille richesse, arrive un soir un étranger : c’est l’homme que le chasseur a sauvé du puit, mais il se garde bien de se faire reconnaître, et observe, vert de jalousie, la fortune du chasseur ; ce dernier ne se doute de rien et l’invite à dîner, mais son épouse le prévient qu’ils n’ont pas de viande... Alors, notre homme jette les poils du loup dans le foyer :

- quel cadeau désires-tu ? lui demande le loup ;
- il me manque de la viande à offrir à dîner à mon hôte !

Aussitôt le loup s’enfuit et revient avec un mouton dans la gueule :

- prépare des étables et des écuries, prévient-il, car tous mes frères t’apportent des troupeaux !

En effet, deux jours plus tard, du bétail innombrable s’engouffre dans les enclos, poussés par des meutes de loups... Pourtant, la chance finit par tourner : le Vizir inspecte le trésor royal, et ne trouve que des salles vides !

Le Sultan, furieux, lui fait couper la tête, parce qu’un ministre a les meilleures possibilités de voler, puis il interroge ses mages qui ne trouvent pas où se cachent les richesses royales, et leur coupe la tête aussi, parce qu’ils sont incompétents ; finalement, attiré par l’appât d’une récompense, l’homme que le chasseur a jadis sauvé s’en vientaupalaisetdénonce sansscrupule son sauveur... qui est jeté en prison et condamné à mort pour escroquerie et lèse-majesté !

Il se lamente au fond de sa geôle en regardant le sol poussiéreux par le soupirail... et se rappelle soudain le serpent ! Il jette les écailles (qu’il garde toujours sur lui précieusement) dans le thé bouillant de son gardien :

- fils d’Adam, lui dit le serpent, je t’ai prévenu que ton pire ennemi est un autre homme ! Mais j’ai plus d’une ruse dans mon sac... Le Sultan n’a qu’un seul fils : je l’entourerai de mes anneaux très serrés, et personne ne parviendra à délivrer le Prince, sauf toi : tu n’auras qu’à demander ta grâce et la mienne... et n’oublie pas de te débarrasser de ton dénonciateur ingrat !

Peu après, des cris et des lamentations retentissent dans toute la capitale, des messagers annoncent partout que celui qui peut sauver la vie du Prince héritier recevra tout ce qu’il demandera :

- Je sauverai le Prince, déclare le prisonnier ;
son geôlier l’accompagne au palais, où le serpent étouffe presque le pauvre petit Prince :

- il me faut un ingrédient indispensable pour desserrer les anneaux du reptile, explique le condamné, c’est la cervelle de celui qui m’a dénoncé !

On lui apporte ce qu’il demande, alors il demande en récompense sa grâce et celle du serpent, puis il graisse les anneaux qui se desserrent : l’enfant se jette dans les bras de son père, et le serpent s’en va tranquille dans le désert... Quant à notre homme, il refuse le poste vacant (mais dangereux ) de Vizir, et préfère rentrer vivre heureux et inconnu auprès de sa famille !

Au palais des réjouissances ont été offertes par le Sultan pendant un mois entier, j’y étais, un quignon de pain ils ne m’ont même pas donné !

A force de deviser, nous sommes arrivés au Megara, en dépassant mon domicile par inadvertance :
- reste donc un peu, me propose Sami, de toute façon tu es en vacances
- ce n’est pas comme nous, pauvres Niçois ! Nous travaillons encore plus l’été que l’hiver !
- Ne te plains pas d’avoir des clients... d’ailleurs tu peux partir en congé en automne dans ta famille, en Tunisie.
- Je vais à Djerba ! J’ai ma tante qui est mariée là-bas...Prends un thé à la menthe, tu me feras plaisir !
- Merci ! Selon la tradition, de nombreux animaux aident les hommes, ainsi c’est un ver miraculeux, le chamir, qui a permis au roi Salomon de bâtir son Temple en l’honneur du Dieu unique : d’énormes quantités de silex et de marbre sont destinées aux murs, du précieux bois de cèdre et de cyprès est offert par Hiram, roi de Tyr en Phénicie (c’est l’un de tes ancêtres, Sami, puisque Carthage en Tunisie est une colonie phénicienne) afin de fabriquer des lambris intérieurs, les meilleurs architectes égyptiens dessinent les plans, des milliers d’ouvriers affluent sur le chantier, mais le souverain est de plus en plus soucieux, car la loi religieuse, la hala’ha, interdit l’usage d’outils en fer, métal de destruction et de mort, pour édifier un lieu saint. Malgré son immense sagesse, il est embarrassé, or le plus ancien des vieillards qu’il consulte lui enseigne que, au soir du sixième jour de la Création, dix choses sont produites, dont le vermisseau chamir, capable de ronger et couper les roches les plus dures :

- tu me rends courage, s’écrie Salomon, où puis-je trouver cet animal merveilleux ?
- probablement est-il resté au Paradis, mais une fois j’ai ouï dire que les Démons l’ont emmené avec eux dans leurs lointains déserts ; il faut donc les consulter !
Aussitôt le profond savoir du roi lui permet d’invoquer deux des Démons :

- j’ai besoin du ver chamir pour bâtir mon Temple, leur dit-il ;
- c’est notre Maître, le puissant Asmodée, chef de tous les Démons, qui est le seul à connaître la retraite de cette miraculeuse bestiole ! Il habite très loin de Jérusalem, au pied d’une haute montagne, où il a creusé un puit d’eau pure, recouvert d’un couvercle de pierre marqué de son propre sceau ; chaque matin, Asmodée s’envole jusqu’au trône de Dieu, pour écouter la fanfare des Anges, admirer les étoiles et les univers éloignés ; chaque soir, il redescend en même temps que le soleil, vérifie que personne n’a touché au sceau, puise l’eau pure et se rafraîchit avant de dormir jusqu’à l’aube suivante.

Salomon appelle son guerrier le plus vaillant, nommé Benhaia, et lui répète les paroles des deux Démons. Muni d’une outre du meilleur vin du Carmel, d’une chaîne en or où le nom de Dieu est gravé plusieurs fois, de solides cordes, de pelles et de pioches, d’armes bien forgées, le héros part à la recherche du terrible Asmodée, accompagné de quelques soldats parmi les plus braves. Leurs montures traversent des contrées de plus en plus lointaines et désertiques.

Aux confins de l’Afrique, ils parviennent sur une terre craquelée de sécheresse, sans aucun végétal même plein d’épines, sans aucune bête vivante même la plus venimeuse, et le pan escarpé d’un pic immense, au chapeau neigeux, leur fait soudain barrage : Benhaia reconnaît la contrée inhospitalière qui lui a été dépeinte par Salomon.

Bientôt, il trouve le puit et déchiffre le sceau d’Asmodée sur son couvercle. Alors ses compagnons saisissent pelles et pioches et creusent un canal souterrain qui dérive toute l’eau du puit, ensuite ils pratiquent un deuxième trou qu’ils relient par une galerie au puit vide, et Benhaia verse l’outre de vin capiteux à la place de l’eau pure. Cependant le soir tombe, et le petit groupe se dépêche de se cacher derrière un escarpement rocheux. Avec le coucher du soleil, une tempête de sable brûlant se lève, il faut maîtriser les chevaux affolés, brusquement la terre tremble, le tonnerre gronde, des éclairs zigzaguent au milieu de la nuit noire, Benhaia et son escorte, pourtant aguerris par de nombreux combats, tremblent de tous leurs membres. Des ailes bleues et gigantesques s’abattent juste devant eux , leurs yeux se ferment de terreur, leurs dents et leurs genoux s’entrechoquent, une ombre presque aussi haute que la montagne se dresse à côté du puit, Asmodée, car c’est bien lui, vérifie le sceau et soulève d’un seul doigt le couvercle qui pèse plusieurs tonnes. Aussitôt il hume l’arôme épicé du vin à la place de la fraîcheur de son eau limpide et sa colère éclate en un millier d’éclairs qui zèbrent la montagne : hommes et chevaux manquent s’enfuir, mais leur panique est si grande qu’ils restent paralysés.

Asmodée jure de rester sobre toute la nuit plutôt que goûter d’un poison qui fait commettre les pires méfaits (à cet endroit de mon récit, Sami mime une parfaite indifférence), mais, poussé par la soif, il décide de s’humecter juste un peu le gosier, ce qui ne saurait lui faire de mal : après tout, se dit-il, pourquoi ne pas une fois savourer un délice dont tout le monde parle avec éloge ? (à ce moment, Sami me semble acquiescer d’un hochement de la tête). Or, dès qu’il en prend la première goutte, le Maître des Démons ne peut plus s’empêcher de tout laper, et il ronfle d’un sommeil profond, qui réveille les soixante-dix huit échos de la montagne. Rassuré par cette respiration régulière, Benhaia passe la chaîne d’or gravée des noms de Dieu autour du cou immense d’Asmodée, et ses compagnons le ligotent avec les cordes.

Le collier miraculeux provoque un effet extraordinaire : le Maître des Démons rétrécit dès qu’il reçoit les insignes divins et prend une taille humaine, bien qu’il garde ses ailes bleues.

On le charge sur un cheval et on le ramène endormi et ficelé vers Jérusalem. Au bout de plusieurs jours, il se réveille, d’un seul mouvement craque toutes les cordes, mais ne peut se débarrasser du collier malgré tous ses efforts... Arrivé à la Cour du roi, il dessine par terre un rectangle de la taille d’un homme et déclare :

- Salomon, toi qui as tant de pouvoir, pourquoi en désires-tu encore plus ? de toute façon, ton avenir est un rectangle de terre comme je viens de le tracer !
- Je ne souhaite rien d’autre que le chamir pour tailler les pierres du Temple du seul Dieu, lui répond le roi.
- En effet, ce ver m’a été confié, mais je l’ai laissé sous la garde d’un coq de bruyère qui a construit son nid au sommet d’un rocher, dans un désert encore pire que celui où ton guerrier m’a capturé par ruse !

C’est ainsi que Benhaia et ses fidèles compagnons sont chargés de la nouvelle mission : leurs montures traversent des contrées de plus en plus lointaines et désertiques, aux confins de l’Afrique ils dépassent le pic immense au chapeau neigeux, et parviennent dans un pays encore plus repoussant que tous ceux qu’ils ont parcourus ; un gros rocher se dresse au milieu, où s’abrite un nid avec trois oisillons qui appellent leurs parents, becs grands ouverts :

- là où sont les petits, le coq ne va pas tarder à venir, s’écrie Benhaia. Compagnons valeureux, aidez moi à barrer l’accès à ces animaux avec des éboulis !
Tous de pousser d’énormes blocs de pierre qui bouchent l’entrée du nid. Voilà le coq de bruyère de retour, le bec plein d’aliments pour ses petits, mais impossible de déplacer les rocs ! A bout de forces, le volatile se précipite dans une fissure que personne ne peut apercevoir, attrape le chamir qui se tortille, et fait exploser le gros bloc en mille morceaux. Alors Benhaia surgit en hurlant, le coq laisse tomber le chamir de son bec tant il est surpris, notre héros n’a plus qu’à s’en emparer et rentrer avec sa troupe à brides abattues vers Jérusalem. Grâce au merveilleux chamir, le roi Salomon fait tailler le silex et le marbre sans recourir à des outils en fer pour bâtir le Temple.

- Et qu’a-t-il fait ensuite de ce ver précieux ?
- Hum...il faut demander à Asmodée !

- Je parle sérieusement...
- Le Midrash ne le dit pas ; en revanche, il raconte ce qui s’est passé entre le Maître des Démons et Salomon, mais c’est une autre histoire...

- Une toute petite bête qui donne aux hommes de grandes leçons, cela me rappelle une histoire racontée par le Sheikh Hamza Malamati Maqtul, qui est le fondateur de la secte des Malamatis.

Il est une fois un moucheron appelé Namouss, de caractère si sensible qu’il est surnommé " le perceptif " Or, après avoir médité sur sa condition existentielle, il décide de déménager et choisit pour maison la confortable et spacieuse oreille d’un éléphant ; il y transporte tous ses biens et, au fil de sa vie de moucheron, y élève une ribambelle d’enfants qui essaiment dans le vaste monde ; il connaît ainsi l’angoisse et l’euphorie, la peine et la joie, la frustration et la plénitude, bref tous les sentiments des moucherons ! Surtout, il éprouve l’impression d’un lien fondamental entre son foyer, la douce oreille du pachyderme, et son histoire intime. C’est pourquoi il respecte la cérémonie religieuse requise par son emménagement en proclamant d’un bourdonnement solennel :

" ô Eléphant ! Sache que c’est moi, Namouss le moucheron, dit Namouss le Perceptif, qui élis domicile en ce lieu, c’est-à-dire ton oreille." L’énorme animal n’objecte rien, pour le motif qu’il ne l’entend même pas, et ne sent ni sa présence, ni son absence, ni non plus l’existence de ses nombreux enfants !

Plus tard, Namouss réfléchit de nouveau au sens profond de sa vie, et prend la décision irrévocable de déménager encore une fois ; il prépare le discours approprié pour la cérémonie rituelle :

" ô Eléphant ! Sache que c’est moi, Namouss le moucheron, dit le Perceptif, qui abandonne ma résidence dans ton oreille, où j’ai longtemps vécu, pour une raison essentielle que je m’apprête à t’expliquer. "

Mais comme le pachyderme ne répond pas, Namouss répète sa formule trois fois, de toutes ses forces, et finalement son message est enregistré par l’ouïe du destinataire. Namouss d’insister :

- Qu’as-tu à me répondre ?
L’énorme bête barrit en secouant la tête :
- va en paix ! En effet, ton départ revêt autant de signification pour moi que ton arrivée ! "

- Le Maître Soufi Hamza Malamati Maqtul considère-t-il la vie humaine comme aussi superflue que celle d’un moucheron ? J’ai peine à croire cette interprétation désespérante de la part d’un Sage !
- Bien-sûr que non ! Il s’agit de critiquer l’absence de jugement humain concernant ce qui est important ou futile : nous estimons essentiel ce qui est frivole, et ne prêtons aucune attention aux valeurs fondamentales... C’est même ce que prouve sa mort : il fut soupçonné d’être Chrétien et non Musulman et exécuté en 1575... or cette différence de religion est sans importance par rapport à la façon de pratiquer les dix commandements , qui sont les mêmes pour tout le monde."

Un groupe de jeunes gens entre alors à grand bruit dans le salon de thé, réclamant sandwiches tunisiens et boissons fraîches : Sami se lève pour les servir, et je le salue avant de rebrousser chemin vers la rue aux belles paroles, la rue Pairolière où j’habite pendant l’été.


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