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Le Mikwé revisité

Création-spiritualité-horizon, le mikwé est le lieu où l’on se plonge dans ces trois dimensions.

La création – le mikwé nous fait remonter le temps en nous replongeant dans l’univers de la création. La racine k.V. apparaît pour la première fois dans la Genèse (1 : 9) "yikavou hamayim mitahath hashamayim" où ensemble sont mentionnés l’eau et le ciel. Puis apparaît l’expression mikwé hamayim (v.10), nom donné aux mers, où kav signifie le rassemblement. L’eau est limitée ce qui permet la création. La création n’est donc possible que dans une forme de retrait pour laisser la place à autre chose, ici la terre sèche (le trop-plein d’eau noie), et dans tout acte de création - la chose créée qui ne peut s’épanouir que si le Créateur/créateur lui laisse une place, un lieu, un makom.

Le mikwé est remplie de mayim d’eau. La lettre mem en écriture protosinaïtique est un trait en zigzag qui trace des vagues et rappelle l’eau. Il est intéressant de noter que dans de nombreuses langues indo-européennes, le phonème « m » renvoie à la mère (ima, mutter, mother, mama etc.). Si l’on rapproche l’état du fœtus dans l’utérus de sa mère à celui de celle/celui qui se plonge dans les eaux du mikwé, entouré(e) entièrement d’eau, sans obstacle, nu et sans toucher les parois, l’immersion dans le mikwé est un retour aux sensations utérines, un retour aux sources et un renouveau. C’est ainsi que pour savoir qui nous sommes, nous devons nous souvenir d’où nous venons. Ce retour en arrière est un moyen d’adoucir les traumatismes, de re-commencer après une expérience difficile dans la vie. Il a un rôle thérapeutique. 70%  de notre corps est constitué d’eau. Le rapport de l’eau à l’extérieur de nous et à l’intérieur de nous nous rappelle le mikwé hamayim de la Genèse, ce fil qui est une frontière entre moi et l’autre. Il me dit que je fais partie de la nature tout en étant différent d’elle ; il me rappelle que la création commence par une mise en ordre, une définition. Souvent les personnes troublées sont incapables de créer, d’être optimiste donc de construire : rappeler cet ordre éloigne de la confusion et nous fait aller vers la création. La racine kav signifie d’ailleurs en araméen être fort, la force. Le retour aux sources nous renforce.

La spiritualité – Dès le second verset de la création, l’eau est citée : « rouah elohim meharefeth al penei hamayim » le souffle divin plane sur la surface des eaux. Ainsi l'eau est liée au divin, à la spiritualité. Il ne s’agit pas de pureté, mot attaché à l’exercice du Temple qui n’existe plus, mot devenu si péjoratif, mot à bannir. Il ne s’agit pas de laver le passé, mais de se préparer à l’avenir. C’est de cette manière que le mikwé était conçu pour se préparer au shabbath, aux fêtes, à un événement important de la vie, pratiqué par les hommes comme par les femmes. Si l’on pense le mikwé comme étant réservé aux femmes il devient inéluctablement source de sexisme. Il ne fait que reproduire le doigt réprobateur d’Adam qui s’élève vers Eve pour l’accuser d’avoir désobéi à l’ordre divin. Elle a fauté, elle doit se purifier ; ce qui revient à dire que seule la femme est responsable, qu’elle est séductrice et maléfique. Si en revanche, les deux partenaires d’un couple vont au mikwé, ils prennent en charge la responsabilité commune non pas d’une dénégation de la sexualité qui porterait des traces de platonisme mais d’une limitation dans le temps de la sexualité. Non pas qu’elle est mauvaise: le talmud nous dit que sans passion le monde n’existerait pas (TB, Yoma 69b), mais comme l’eau, elle doit être « canalisée », limitée à un moment. Ainsi la relation de couple telle quelle est décrite dans la septième bénédiction du mariage, peut s’épanouir ahava veahva, l’amour et l’amitié, shalom veréouth, la complétude et le partage. Le passionnel est exaltant, mais il ne peut être permanent, il fatigue, il épuise - comme dans un tableau où les traits forts ne sont forts que parce qu’ils sont entourés de traits plus estompés, comme dans une symphonie où les silences mettent en valeur la ligne musicale. Ainsi il en va de la sexualité – les temps d’arrêt (qui peuvent être limités aux règles) ponctués par le mikwé utilisé par les deux conjoints - sont des formes de suspension (de shabbath) de la sexualité qui peuvent laisser place à une découverte différente du visage de l’autre dans une tension moins forte. La racine assyrienne ku’û, (une des étymologies du mot hébreu kav) signifie attebdren étendre, désigne la tension de l’attente qui dure. Oscar Wilde disait : « Il y a deux tragédies dans ce monde : l’une est de ne pas obtenir ce que l’on désire ardemment, l’autre est de l’obtenir » ! L’attente est le cadre romantique de l’amour et du désir. Le mikwé réintroduit le visage de l’autre comme ami et non pas seulement comme amant. L’amant redevient ami et l’ami amant par l’intermédiaire de ce kav, ce fil tendu entre les deux. Le mikwé réintroduit ainsi la spiritualité dans nos vies, de manière régulière : « Tadir vesheino tadir tadir kodem" (TB, Soukka 54b, 56a ; Pes. 114a, Meg. 19b) entre ce qui est régulier et ce qui ne l’est pas, le régulier passe avant. Ne pas se bâtir sur l’exceptionnel, mais plutôt sur le quotidien renouvelé, tel est peut-être un des secrets du couple …

L’horizon – Le kav se pose comme la limite entre le ciel et l’eau, l’infini et le fini. Le mikwé rappelle les limites mais il est aussi lorsque l’on s’y plonge, le rappel de l’infini dans le fini, de l’immortalité dans l’humain, des infinies possibilités qui s’offrent à l’humanité lorsqu’elle se souvient qu’elle a été créée à l’image de Dieu. Il n’est pas étonnant alors que la torah soit comparée à l’eau dans les textes rabbiniques. Se plonger dans l’eau, c’est aussi se plonger dans l’univers de la Torah. La Torah est une source infinie de transformation du monde. Dans deux livres tardifs de la Bible (I Chron. 29 :15 et Ezra 10 :2, le mot mikwé est employé dans le sens d’espoir (plus tard tikva). L’horizon est source d’espoir « veata yesh mikwé le yisrael » (et maintenant, il y a de l’espoir pour Israël) –lorsque notre regard se pose sur ce fil d’azur (tekheleth) qui dessine un trait entre le ciel et la mer entre shamayim et mayim, il saisit fugitivement l’infini du shin, qui nous invite au silence et à l’émerveillement.